Avec la mort de Ryuichi Sakamoto, le monde de la musique perd un passeur entre art populaire et avant-garde

Pour le commun des mortels, il était connu comme l’auteur de Merry Christmas, Mr. Lawrence, un des plus célèbres thèmes musicaux au cinéma, composé pour Furyo (1983), de Nagisa Oshima. Ryuichi Sakamoto y tenait un des rôles principaux, au côté de son compatriote Takeshi Kitano et de David Bowie, mais on s’est moins souvenu de sa présence à l’écran que de cet épique ostinato secrétant une profonde mélancolie avec ses synthétiseurs mêlés à des carillons nippons. L’instrumental sera doublé d’une version vocale, Forbidden Colours, chantée par David Sylvian – du bien nommé groupe de new wave britannique Japan – pour devenir un classique de Noël et de l’illustration sonore – au même titre que le Titles (1981) olympique du confrère grec Vangelis. Les organisateurs des jeux de Barcelone en 1992 ne s’y tromperont pas, qui commanderont à Sakamoto une partition pour la cérémonie d’ouverture.

Ryuichi Sakamoto se fit ainsi connaître dans le monde entier avec sa première musique de film, alors qu’il était déjà une vedette dans son pays en tant que membre du groupe d’électro pop Yellow Magic Orchestra, considéré comme le « Kraftwerk japonais ». Le musicien est mort le 28 mars à Tokyo à l’âge de 71 ans, a annoncé son management le 2 avril, en ajoutant en épitaphe un des aphorismes préférés de Sakamoto, emprunté à Hippocrate : Ars longa, vita brevis (« L’art est long, la vie est brève »).

Sakamoto avait fait savoir deux ans plus tôt qu’il souffrait d’un cancer colorectal, une deuxième épreuve après celui de la gorge diagnostiqué en 2014, dont il avait guéri. Avec Yellow Magic Orchestra, sous son nom ou en collaboration avec des pairs comme le compositeur et violoncelliste brésilien Jaques Morelenbaum, les rock stars David Byrne et Iggy Pop ou l’artiste sud-coréen Nam June Paik, il laisse une œuvre foisonnante avec une centaine de références et protéiforme puisque aussi bien destinée au cinéma qu’à la scène ou à l’écoute domestique. Ouverte à toutes les musiques de la Terre, elle se tient en parfait équilibre entre pratiques savante et populaire et est peut-être la seule à avoir jeté un pont entre l’avant-garde et la « légèreté » du easy-listening.

Il vouait un culte à Debussy

Né le 17 janvier 1952 à Tokyo, Ryuichi Sakamoto était le fils de l’éditeur Kazuki Sakamoto, qui publia Confessions d’un masque, de Mishima, en 1949. Mis au piano dès son plus jeune âge, il aimait raconter comment il s’était familiarisé avec la musique concrète, en prêtant l’oreille aux sons produits par le train de banlieue qui l’emmenait au lycée. Il se plaisait aussi à rappeler qu’il était né l’année de la création de 4′33″ de John Cage (une partition de silence inévitablement perturbée par les bruits de l’environnement), auquel il empruntera plus tard la technique du piano préparé.

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Source : Le Monde.fr

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