Le grand malaise de la démocratie japonaise

Analyse. Les surprises ne sont pas un trait de la vie politique japonaise. L’arrivée au pouvoir de Yoshihide Suga l’a confirmé. Il a formé un cabinet composé pour moitié de membres du gouvernement sortant et nommé à la défense Nobuo Kishi, jeune frère de son prédécesseur démissionnaire, Shinzo Abe, qui reste son conseiller de l’ombre. Dynastie politique et gérontocratie (la moyenne d’âge du cabinet est supérieure à 60 ans) : le dégagisme n’est pas à l’ordre du jour.

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Face à deux autres candidats assumant d’entrée de jeu une défaite annoncée, M. Suga l’a emporté parce qu’il ne pouvait pas perdre. Ainsi en avaient décidé les « baronnies » (clans) du Parti libéral démocrate (PLD). Cette succession dans l’ordre est moins un signe de maturité de la démocratie que celui d’« un sérieux déficit de leadership », estime Yuki Tatsumi, du Stimson Center, à Washington.

La « cuisine » politique en vase clos pour désigner le président du PLD qui, adoubé par le Parlement, devient premier ministre n’est pas nouvelle. Mais après presque huit ans de gouvernement de Shinzo Abe, le processus de désignation de M. Suga est symptomatique de l’enlisement du processus démocratique.

« Parti dominateur »

L’Archipel, épargné des turbulences du populisme et des déchirures sociales des démocraties occidentales, connaît un autre travers, pronostiqué il y a quelques années par le politologue Gerald Curtis, professeur honoraire à l’université Columbia : le glissement du PLD de la position de parti dominant à celle de « parti dominateur », affaiblissant les contre-pouvoirs, esquivant les responsabilités et favorisant les collusions.

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Au pouvoir depuis 1955 avec deux traversées du désert (1993-1994 et 2009-2012), le PLD est le garant de la stabilité politique aux yeux des Japonais qui se rendent aux urnes (la moitié de l’électorat). Une stabilité par défaut plus que l’expression d’un clair mandat populaire, mais qui traduit une résignation et explique le taux de soutien de M. Suga (65 %).

L’incompétence dont a fait preuve le Parti démocrate, au pouvoir de 2009 à 2012, a été une cuisante déconvenue pour les partisans du changement. Et depuis, l’opposition, désunie et atomisée, est hors-jeu. Quant au PLD, il a perdu sa « démocratie » interne. Dans les années 1960-1970, confrontée à une forte opposition incarnée par le Parti socialiste, la majorité était agitée de débats internes entre des personnalités aux sensibilités politiques allant de la droite au libéralisme progressiste. Amoindrie au fil des années, cette « démocratie interne » a été étouffée à la suite du retour au pouvoir de Shinzo Abe, en 2012 (après un premier mandat qui tourna court en 2006-2007).

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Source : Le Monde.fr

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