« Paraître et prétendre », d’Olivier Ansart : la grande mascarade des samouraïs

Costume de samuraï, détail.

« Paraître et prétendre. L’imposture du bushidô dans le Japon prémoderne », d’Olivier Ansart, Les Belles Lettres, « Japon », 176 p., 25 €, numérique 18 €.

La « voie du guerrier » (bushidô), ensemble de règles morales particulières au groupe des samouraïs – la fidélité au seigneur, l’obéissance au maître, l’honneur, la frugalité, le sens de l’action, etc. –, est le grand mythe identitaire japonais. Il s’est perpétué et amplifié jusqu’à l’époque moderne, en particulier au cours des guerres de la première moitié du XXe siècle. Ancien directeur de la Maison franco-japonaise de Tokyo, aujourd’hui professeur à l’université de Sydney, Olivier Ansart signe, avec Paraître et prétendre, un essai au ton vif qui déconstruit cette idéologie convenue en ramenant le bushidô à ce qu’il fut probablement : une imposture, une comédie, dans laquelle les protagonistes prétendaient être ce qu’ils n’étaient pas.

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Pour l’auteur, les valeurs invoquées, la loyauté et l’honneur, étaient en effet si déconnectées des rapports sociaux réels qu’elles ne furent jamais autre chose qu’une mascarade : une loyauté du vassal au seigneur, transformée par le nationalisme moderne en une vertu nationale, celle de la loyauté d’un peuple à son empereur – idée parfaitement étrangère au bushidô –, qui a couvert bien des trahisons et des crimes dans le Japon du premier XXe siècle.

Le guerrier n’est plus un guerrier

Apparues avec la naissance des samouraïs, à la fin du premier millénaire de notre ère, de nouvelles valeurs, le courage physique, la loyauté, le sens de l’effort, celui de l’honneur acquis par la prouesse sur le champ de bataille, s’imposèrent dans l’univers des hommes d’arme sous diverses dénominations et finirent par constituer une idéologie les distinguant radicalement des valeurs raffinées de l’aristocratie de cour vivant à Kyoto, alors la capitale. Les guerriers médiévaux vivaient dans leur manoir, sur leurs terres, et les conflits pouvant déboucher sur la guerre étaient monnaie courante. La grande nouveauté du régime des shoguns Tokugawa (1600-1867) fut d’installer une autorité publique capable de mettre au pas les guerriers, de les obliger à vivre dans les villes situées au pied des châteaux de leurs seigneurs, de les transformer en fonctionnaires des administrations seigneuriales et – ce qui peut paraître un paradoxe pour un régime dirigé par des militaires – d’imposer la paix durant toute la période.

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Or, dans un monde pacifié, le guerrier ne fait plus la guerre, le guerrier n’est plus un guerrier. Les relations émotionnelles qui avaient pu unir le seigneur et son vassal au combat se muent en relations impersonnelles. Olivier Ansart montre que le bushidô (le mot date de la fin du XVIe siècle), « discours qui s’adresse à des gens qui ne sont plus des guerriers mais qui dit qu’ils le sont », a favorisé la constitution, parmi les samouraïs, d’une identité à laquelle ils ne pouvaient se soustraire, au moment même où elle se dissolvait. A partir de là, on entrait dans un univers du paraître.

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Source : Le Monde.fr

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